Au fil des jours,  Hommage

Maman avait raison

Prêt à boucler le deuxième tome de « Chaque jour a son histoire » (février), je me rends compte qu’il manque un texte pour le 29 février. Certes, il n’arrive qu’un an sur quatre, mais ce n’est pas une raison pour le négliger. Alors je me suis mis au travail et l’écriture de ce texte n’a été que du plaisir. J’espère qu’il en sera de même de votre lecture.
J’attends vos commentaires avec impatience !!


Jean leva la tête et regarda par la fenêtre de la classe. Il pleuvait, le temps était triste et gris. Protégée par son parapluie noir, Madame Arnaud, la directrice, traversait la cour à petits pas rapides. Elle détestait la pluie. Ça fichait en l’air sa mise en plis. Jean l’avait entendue dire ça à Madame Lebert, un jour pendant la récréation.

Il savait parfaitement où elle allait : au coin de l’école, tout près du préau, là où se trouvait la cloche. Une vieille cloche métallique fixée en haut du mur avec une immense chaine terminée par une poignée ; Madame Arnaud tirait cette chaîne sept fois par jour, rythmant ainsi les journées des enfants et des institutrices. Entrée en classe, récréations, cantine, sortie du midi et du soir. La cloche faisait partie du lot du directeur d’école. Quand tu prenais la direction, tu prenais la cloche. Et beaucoup de directeurs n’auraient laissé cet honneur à personne d’autre. C’était un peu leur bâton de maréchal, leur cocarde nationale.

La maman de Jean guettait l’arrivée de son fils à la sortie de l’école, devant la grande porte cochère de la maternelle. Elles étaient une bonne vingtaine de mamans à attendre là leur progéniture, sous la pluie froide de fin février.

Elle le repéra à son manteau rouge, à sa cagoule et à son écharpe blanche que la maîtresse lui avait bien nouée autour du cou. Il donnait la main à une petite fille et avait l’air le plus fier du monde. Le roi n’était pas son cousin, comme disait son grand-père.

Il aperçut sa maman et lâcha la main de sa camarade pour se nicher contre la jupe de sa mère. Elle lui frotta doucement le dessus de la tête et lui prit  la main.

« As-tu bien travaillé ce matin ? lui demanda-t-elle en chemin.

— On a fait de la pâte à modeler et on a donné à manger aux poules.

— Très bien, très bien. Et puis quoi encore ?

— J’ai fait de la peinture et on a chanté.

— Vous avez fait de la gym ? demanda maman.

— Non, la maitresse a dit qu’on en ferait demain, s’il ne pleut pas.

Ils s’arrêtèrent à la boulangerie de Madame Leprix prendre un batard bien cuit et une baguette. Jean usa de son plus beau sourire pour obtenir l’achat de deux caramels à un centime. Des petits caramels mous entourés dans du papier transparent. Un à la vanille et un au chocolat.

— Au fait, tu ne m’as pas raconté, entama maman pendant que Jean barbotait dans la baignoire.

— Quoi ? demanda le petit en levant la tête.

— Qui est donc cette petite fille qui te donnait la main à la sortie ? Je ne la connais pas.

— Non, c’est une nouvelle. Elle est arrivée ce matin et la maîtresse l’a mise à côté de moi.

— Elle s’appelle comment ? demanda cette curieuse de maman.

— Simone. C’est joli comme nom hein ?

— Très joli pour une petite fille, allez, lève-toi que je te frotte bien partout. Simone comment ? Tu le sais ?

— Simone Roussel.

— Tu avais l’air fier tout à l’heure.

— Oui, elle est drôlement jolie, elle m’impressionne.

— Elle t’impressionne ? Dis donc, tu emploies des mots compliqués.

— C’est elle, maman. Elle est jolie et puis des fois, elle fait des phrases compliquées. Avec des mots que j’ai du mal à comprendre.

—  Ah bon ? Tu ne comprends pas ce qu’elle dit ?

—  Si, si, bien sûr, répondit Jean, mais à la récré, des fois, elle fait de longues phrases, comme les grandes personnes.

— Et tu aimes ça ?

—  Oui, mais tu sais quoi aussi ? Elle a de jolies mains toutes douces.

Maman sourit. Son petit Jean était amoureux. Ça ne faisait pas l’ombre d’un doute. Cinq ans et déjà sous le charme des femmes.

— Et puis des grands yeux clairs, continua-t-il.

— Alors il faut lui dire.

— J’oserai jamais maman.

— Si. Les filles aiment bien qu’on leur fasse des compliments, tu sais. Si tu aimes bien ses mains ou ses yeux, dis le lui.

— Je verrai.

— Allez, zou, sors du bain en attendant, on va manger. »

Le soir, à table, maman raconta à papa l’amour de leur petit Jean pour la jolie Simone. Jean rougit à la fois de plaisir et de gêne.

 

 

« Au revoir, mon chéri, passe une bonne journée !

Devant la porte de l’école, maman embrassa son petit Jean sur les deux joues, en soulevant légèrement la cagoule qui lui entourait le visage.

Simone passa près d’eux, accompagnée elle aussi de sa maman. Les yeux de Jean s’allumèrent aussitôt.

— Il a l’air bien pris, se dit maman en regardant son fils franchir la porte cochère.

La matinée se passa tranquillement. Les enfants « firent de la gym » puisque la pluie avait cessé. Ils écoutèrent aussi une histoire de loup et dessinèrent sur leur cahier des boucles et des ronds. Il y a une boucle dans le nom de Jean. C’est important de bien savoir les faire.

A la récréation, Jean avait joué avec Simone. Puis ils s’étaient assis sur un banc, dans la cour et avaient parlé. Jean écoutait la petite fille s’exprimer avec des grandes phrases, des tournures compliquées. Et il essaya de se mettre à son niveau.

A midi, madame Arnaud traversa la cour, juste couverte de son manteau sur les épaules et se dirigea vers la cloche qu’elle fit sonner énergiquement.

L’heure de la cantine. Ou presque. Une petite récré de dix minutes avant de passer à table.

Jean sortit le premier, vite rattrapé par Simone qui le rejoignit sous le préau. Elle ne parlait pas. Elle s’appuya le long du mur de la classe de Madame Lebert et regarda Jean profondément. Etrange pour une petite fille de cinq ans. Jean en était tout décontenancé. Il ne savait plus quoi dire ? Elle l’impressionnait !

Il bafouilla :

— T’as pas faim ?

Simone le regarda intensément puis répondit :

— Non, j’ai envie de rien. Je suis bien.

Il sentit des picotements dans ses doigts. Il sourit.

— T’es bien avec moi ?

— Tu peux pas savoir comme je suis bien quand je suis avec toi, répondit-elle.

Elle s’interrompit quelques instants puis reprit :

— Je respire, je suis vivante. Ça doit être comme ça quand on est heureux.

Jean n’en croyait pas ses oreilles, ça y est, elle recommençait avec ses grandes phrases. Il fallait qu’il réponde, qu’il trouve une phrase à la hauteur de ce qu’elle venait de dire, une phrase longue et un peu compliquée. C’est ça qu’elle aimait.

Il rit pour se donner une contenance puis répondit :

— Tout ce que tu dis, ça tient pas en l’air. Tu dirais ça à un autre, je trouverais ça idiot, mais que tu me le dises comme ça, à moi, c’est marrant, ça me fait plaisir.

Elle le regarda fixement, ses yeux bleus plantés dans les yeux de Jean. Il se trouva tout bête. Il ne savait plus quoi dire. Il n’en revenait pas lui-même d’avoir pu dire une phrase aussi longue.

Il repensa à ce que lui avait dit sa maman la veille au soir, dans la baignoire. Les filles aiment qu’on leur dise des jolies choses. Il attendit un court instant, puis, sans bouger son regard, il chuchota :

— T’as de beaux yeux, tu sais.

Il attendit une courte seconde. Sa maman avait-elle raison ? Est-ce que les filles aiment ça ?

Simone lui sourit doucement et lui dit :

— Embrasse-moi. »

Maman avait donc raison, se dit Jean. Les filles aiment bien qu’on leur dise des belles choses. Il devrait s’en souvenir toute sa vie.

 

Le 29 février 1920, à Neuilly sur Seine, naissait Simone Roussel, plus connue sous le pseudonyme de Michèle Morgan. Elle est décédée, toujours à Neuilly, le 20 décembre 2016. Cette phrase qui a fait sa gloire et celle de Jean Gabin, est extraite du film « le quai des brumes » de Marcel Carné, en 1938.

Vous pouvez retrouver les dialogues de la fin de ce texte dans ce court extrait.

© Amor-Fati 23 décembre 2019 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr

3 commentaires

  • Dominique

    Bonjour, c’est un très beau texte, très nostalgique et émouvant, un premier amour, qu’on n’oublie jamais. Par contre, je n’ai pas compris le « à » du titre. Joyeuses fêtes de fin d’année et continuez à nous enchanter avec vos jolies histoires.

  • Le Dû Loïc

    Un belle histoire avant Noël. Bien sûr, la photo de Michèle Morgan associée au prénom Jean de l’histoire trahit un peu la chute quand il parle des yeux à sa maman. Bonnes fêtes à toi et ta famille.

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